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Friedrich Wilhelm Nietzsche
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Friedrich Wilhelm Nietzsche
C’est un challenge passionnant qui consiste à publier quotidiennement sur la vie d’un personnage haut en couleur. Seul internet offre cette possibilité et suffisamment de souplesse pour que le lecteur puisse intervenir directement sur chaque sujet traité. Pourquoi Vincent de Lavillecombière ? Parce qu’il me l’a demandé après avoir lu mon dernier roman consacré à son frère ainé (en attente de publication), que c’est un ami de longue date et surtout que c’est un personnage passionnant ! Où est-il actuellement ? Difficile à dire tant il est opportuniste … mais il réside généralement entre Bordeaux et Paris. On peut aussi le croiser sur le bassin où il aime particulièrement sortir l’été. Le plus simple pour le suivre étant encore de consulter sa page facebook ou twitter. » ADRIEN TELL
Comment moi, Vincent de Lavillecombière, fils de bonne famille bordelaise et jeune bachelier de tout juste dix huit ans, avais-je pu échouer dans les bas-fonds du commissariat central de Bordeaux ?
J’observais maintenant mes mains crasseuses puis mes chaussettes sales et trouées, gêné par une odeur nauséabonde que j’avais d’abord associée aux lieux avant de me rendre à l’évidence, il s’agissait seulement de mes propres effluves corporels. J’eus instinctivement un réflexe de recul lorsque mon cerveau aperçut le reflet de mon allure amaigrie et complètement débraillée dans l’une des vitres, mais comment échapper à soi-même ? Devant le ridicule de la situation, il ne me restait qu’une seule chose à faire : découvrir les raisons de mon enfermement et vite, c’était une question de survie mentale. Aussi entrepris-je de tambouriner sur les vitres afin d’attirer l’attention de mes gardiens.
- Ta gueule le branleur, ce n’est pas encore ton heure ! entendis-je pour seule réponse.
Si ce n’était effectivement pas mon heure, il était maintenant évident que ce n’était pas mon jour non plus ! Et ce foutu mal de tête qui se réveillait ne me laissait rien présager de bon… Je tambourinai encore quelques instants en signe de protestation mais personne ne fit plus attention à moi, me laissant dans le plus parfait désarroi d’une solitude imposée. J’allai donc m’asseoir sur la paillasse crasseuse après avoir soulagé ma vessie dans l’un des coins opposés. J’étais horrifié par l’odeur qu’avait pu dégager mon sexe lorsque je l’avais dégainé et me posais maintenant dix mille questions sur mon état de santé.
Un fonctionnaire de police vint enfin me chercher, me signifiant que j’avais été placé en garde à vue après mon arrestation Cours Victor Hugo pour ivresse sur la voie publique et trouble à l’ordre public la veille au soir, alors que j’avais une violente altercation avec un ensemble de poubelles présentes sur le trottoir. J’eus droit à la traditionnelle opération de fichage concluant mon séjour dans les geôles françaises consistant en la prise de mes empreintes digitales et de photos de portrait, j’essayai d’ailleurs d’offrir mon meilleur profil à l’objectif, et fus immédiatement déféré au Parquet en comparution immédiate.
Mon casier judiciaire étant jusqu’ici vierge, je me retrouvai dans la rue, face au tribunal, seulement trois heures plus tard en n’ayant écopé que de 120 heures de travaux d’intérêt général durant lesquels je devrais assister les services de nettoyage municipaux …
C’est à cet instant que je décidai d’abandonner mes idées anarchiques et me fis l’intime promesse de ne plus jamais être pauvre, coûte que coûte !
Les effets de l’alcool se dissipant, je recouvrais peu à peu mes esprits et la mémoire…
Juin touchait à sa fin, le doux soleil se reflétait dans les majestueuses façades de pierre fraichement ravalées de Bordeaux. Seule l’austère façade de mon lycée, noire des déjections automobiles, faisait tache sur le Cours. Je venais de découvrir mon nom sur le tableau des résultats du Baccalauréat avec mention et étais parti aussitôt fêter ça au café avec quelques copains. Nous avions bu, beaucoup trop même, enfin surtout moi parce que j’étais déstabilisé de constater que tous avaient de grands projets pour l’avenir alors que moi aucun.
J’étais rentré à la maison, un petit hôtel particulier situé en plein Triangle d’Or, et n’avait trouvé comme seul réconfort qu’une petite enveloppe à mon intention sur la table de la cuisine. Un pesant silence régnait dans toute l’habitation en réponse à mes appels révélant avec force la déshérence familiale que nous traversions, mes géniteurs ayant pris possession de leur quartier d’été au Cap Ferret. J’ouvris l’enveloppe qui me révéla un petit mot de congratulation et une récompense de deux cents euros pour le diplôme obtenu. Cette parfaite attitude de la petite bourgeoisie bordelaise dans toute sa suffisance m’exaspéra au plus haut point, me donnant même la nausée. Je jetai avec rage mon sac à dos au milieu de la pièce et fuis à l’instant cette maison si vide de sens et d’amour, oubliant mes clés et mon portable sur le bar américain. J’avais un impérieux besoin de liberté et décidai de m’y abandonner sans le moindre remord.
La première soirée fut magique. Je ne me privai de rien, je sortis d’abord à la villa Tourny où je retrouvai quelques potes à qui j’offris le champagne puis m’achevai dans la seule boite de nuit du centre ville, Le Monseigneur. L’alcool m’ayant désinhibé, tandis que ma testostérone avait atteint son paroxysme, je sautais sur tout ce qui bougeait, sûrement avec lourdeur d’ailleurs. Ceci dit, je me réveillai le lendemain matin dans le lit d’une femme, une vraie, qui aurait d’ailleurs pu être la sœur ainée de ma mère, heureux d’avoir perdu mon pucelage. Je ne me vanterais certes pas auprès de mes amis, en tout cas pas de l’âge de ma conquête, et espérais en mon for intérieur que personne que je connaissais ne m’avait vu partir en sa compagnie. Elle eut la délicatesse de m’offrir un petit déjeuner avant de me déposer Place Gambetta sans dire un mot.
C’est à partir de cet instant que j’ai vraiment réalisé à quel point j’étais seul. J’aurais bien pu aller demander de l’aide chez un copain mais serais certainement passé pour un con, si toutefois il n’était lui aussi parti sur le Bassin pour l’été. Et puis je le disais plus haut, je n’en pouvais plus de cette foutue bourgeoisie bordelaise, hypocrite et méchante, dénuée de tout sentiment. J’étais majeur à présent et libre de faire ce qui me plaisait ! Je déambulais donc dans la rue Ste Catherine avec pour ultime but de dépenser ma seule richesse du moment : le temps.
La nuit arriva plus vite que je ne pensais, aussi fis-je la tournée des bars à la recherche de quelque connaissance afin de me faire inviter à diner ou boire, vu que j’avais tout dépensé la veille. Je comptais bien sur un petit retour sur investissement… en vain.
Aussi ai-je fini par décider de chercher un petit coin tranquille où dormir. Bien que nous fûmes en juin, les nuits étaient encore fraiches, il me fallait donc un endroit protégé. Les Galeries Lafayette me semblaient être une bonne idée car j’étais quasiment certain d’y trouver des cartons pour me protéger du froid et surtout des regards indiscrets par pur instinct de sécurité. Malheureusement la place était déjà prise par un petit groupe de répugnants SDF accompagnés de leurs chiens afin qu’on ne puisse les arrêter sans l’intervention de la fourrière. Je devais apprendre plus tard, à mes dépens, qu’un animal permet aussi de donner l’alerte en cas de danger immédiat, ce qui offre le luxe à leur propriétaire de dormir sur leur deux oreilles.
Au bout de quelques minutes d’errance dans les rues de ma ville, je réussis à entrer dans le hall d’un immeuble alors qu’une bande de jeunes en sortait, sûrement pour aller faire la fête avec insouciance. Je les regardais partir dans la nuit avec envie avant que la fatigue ne finisse par prendre le dessus. Je dus me résoudre à emprunter tous les paillassons qui ornaient les devants de portes pour me fabriquer un matelas de fortune. Je dois avouer, à ma grande surprise, qu’en les retournant, c’était assez confortable, en tout cas bien plus que le froid et dur carrelage présent sous le large escalier commun.
Je me réveillai aux aurores et filai à l’anglaise dans la ville encore déserte, à la recherche de quelques restes à manger. Je compris vite que je n’allais pas tarder à devenir une proie facile si je ne m’adaptais pas au plus vite. A la fin de la seconde journée, alors que les gens dinaient tranquillement chez eux, j’entamai une course contre la montre, ou plutôt contre le service de la voirie, pour fouiller discrètement les poubelles présentes à proximité des fastfoods, à la recherche de quelque nourriture hyper-protéinée, occupant le reste de la soirée à chercher un nouveau lieu pour dormir. Mobile, je devais rester mobile pour m’en sortir. Les habitudes d’une vie bien organisée sont autant de signes de faiblesse lorsque l’on n’ a plus de murs pour se protéger. Je devais en faire les frais la deuxième nuit alors que je tentais de dormir sous une porte cochère. Je fus d’abord réveillé à 2 h du mat par trois clochards qui me volèrent avec violence ma montre de marque et mes chaussures, puis à 5 h lorsqu’un type bourré m’urina dessus sans même me voir.
Le dimanche suivant fut l’une des pires journées de toute mon existence. A Bordeaux, le dimanche est traditionnellement mortel, mais quand il fait beau et qu’on est sans abri c’est pire, c’est juste le néant, comme si la ville avait été désertée ou avait subi une grave épidémie. Plus âme qui vive, nulle part, et ce n’est certes pas l’impression d’être le propriétaire temporaire d’une commune, si belle soit elle, qui allait changer la dépression qui me gagnait.
Je fis le pied de grue devant la maison familiale le lundi en espérant que la femme de ménage pourrait m’ouvrir la porte, mais elle devait être en congés, elle aussi, à moins qu’elle n’escroque mes parents sur ses heures effectives de travail. Je repartis comme j’étais venu, ma déception était proportionnelle à l’espoir que j’avais fondé en cette journée. Je pris conscience de mon apparence en observant mon sale reflet dans la vitrine d’une boutique de luxe. J’avais pleinement conscience d’être entre deux mondes. Je pensais à mes parents, ces salauds de bourgeois qui se doraient la pilule au bord de l’eau tandis que la faim tiraillait mes entrailles et que ma décadence progressait. Je me résolus à me cacher du regard des autres par peur d’être reconnu, pour sauver le peu d’amour-propre qu’il me restait.
J’avais de plus en plus de mal à comprendre comment j’avais pu si vite devenir un étranger dans sa propre cité, c’était incroyable, tous les lieux qui m’étaient pourtant familiers avaient complètement changé, comme si deux mondes se superposaient sans jamais se croiser.
Cinquième jour de déshérence dans ma propre ville et me voilà en permanence sur le qui-vive, j’ai presque réussi à me convaincre que j’étais la victime d’un terrible complot anti-Vincent de Lavillecombière, je deviens complètement paranoïaque, sursaute à chaque bruit incongru, me cache dès que j’aperçois le moindre uniforme. J’ai même fini par apprivoiser les ombres, je m’en sers pour me fondre dans le paysage et ne suis maintenant plus trahi que par mon odeur nauséabonde due au manque récurrent d’hygiène. Finalement je m’en fous, c’est même devenu un avantage car depuis peu on m’évite comme la peste.
J’ai bien tenté d’haranguer la foule avec ma mésaventure mais personne ne me croit ni ne veut plus me prêter la moindre attention. Je me suis même résolu, trop tardivement peut-être, à quitter mon Triangle d’Or natal pour un quartier beaucoup plus populaire : St Michel, où je passerai inaperçu et aurai la certitude de l’anonymat.
L’environnement est haut en couleurs, les dialectes variés, je me sens complètement dépaysé… tant mieux !
Je ne mange plus. La faim qui tiraillait sans cesse mes entrailles a laissé place à un grand vide qui est devenu mon fidèle compagnon d’infortune, de toute façon les poubelles sont soit vides soit occupées de denrées que je ne connais pas et qui ne m’inspirent pas confiance. Il ne manquerait plus que je tombe malade ! Je passe mes journées à lire les journaux d’annonces commerciales mis en libre service sur les devantures des boulangeries et je me prends à rêver de ma vie d’autrefois… celle où je subissais une éducation contraignante, avec obligation de résultats scolaires et emploi du temps bien organisé. Je commençais à comprendre que la liberté avait un prix que je n’étais pas forcément prêt à payer, pas maintenant en tout cas et ressassais en permanence des reproches contre mes géniteurs qui ne s’étaient toujours pas rendus compte de mon absence. Mais bon sang, quand donneraient-ils l’alerte !?
Perdu, je suis perdu … et chez moi qui plus est ! L’incongruité de la situation était vraiment à son comble ! La colère dominait maintenant mes pensées et rythmait mes actes. Je m’en prenais avec hargne aux mobiliers urbains, j’envoyais paitre les passants, ces moutons que plus rien ne semblaient surprendre et finissais les fonds de bouteilles trouvées au cours de mes pérégrinations. Tout y passait, j’engloutissais tout ce qui se trouvait dans un contenant en verre ou en plastique, faisant fi des étiquettes. Je me souviens même qu’avant mon arrestation, je m’étais fini au « Pétrole Hahn » antipelliculaire, mais j’aurais tout aussi bien pu porter mon dévolu sur un fond de bidon lave-glace contenant toute trace d’alcool. Ce qu’avaient pris les flics pour une rixe contre d’innocentes poubelles étaient en fait, pour mon pauvre cerveau atteint de delirium tremens, une discussion mouvementée avec mes bourgeois de parents. Il me semble même que je venais d’achever le réquisitoire et appliquais la peine que j’avais arbitrairement autoproclamée en éventrant les pauvres sacs dont le contenu maculait la chaussée.
Riche, je prends la décision de devenir riche et d’aller vers tout ce qui brille ! Il m’est hors de question de suivre la route tracée par mes désespérants géniteurs, ils me débectent trop pour ça ! En revanche, je ne renierai plus mes origines, je vais m’en servir à outrance pour atteindre mon seul but légitime : marcher sur tous les pauvres et enculer tous les petits bourgeois qui se la pètent ! Voilà mon but, tel est désormais mon destin…
Mais avant je dois honorer mes 120 h de travaux d’intérêt général…
Vin’s appelez moi Vin’s ! Désormais Vincent de Lavillecombière est mort. Il est mort enfermé dehors dans une rue de sa ville, il est mort dans un commissariat, il est mort un peu plus tous les jours depuis dix huit ans … donnant enfin naissance à Vin’s.
Marrant non ? Vin’s pour une ville qui a connu son essor grâce au monde viticole… Et bien cette ville verra l’essor de son Vin’s, et ce sera un grand cru, ça je vous le promets, et tant pis pour les petits cépages sans caractères ! 2011-12 sera l’année du Vin’s, c’est une évidence…, même si pour l’instant je dois encore un peu grandir…
Vous auriez pu croire que la mésaventure de ce pauvre Vincent aurait fait de lui un gaucho converti, et bien non ! Ça, c’est bon pour mes parents, ces quinquagénaires bobos qui roulent en Mercedes ML, qui possèdent un quinzaine immeubles locatifs, un hôtel particulier et une villa « les pieds dans l’eau » sur le Bassin, sans compter ce qui est planqué en Suisse et au Luxembourg et qui s’insurgent, la main sur le cœur, du renvoi des sans-papiers dans leur pays d’origine, ne comprennent toujours pas comment peuvent vivre des milliers de familles avec le SMIC, se plaignent sans cesse de l’augmentation des prix et du peu de représentativité du parti…
Je ne suis pas de droite non plus, de toute façon, ils sont tous pourris, d’un côté il y a ceux qui prennent le fric du contribuable et le disent, voire le montrent aux infos, sans jamais s’inquiéter de l’avenir de la Nation et ceux qui font la même chose en disant que c’est pour le bien de cette dernière. A votre avis, qui est toujours lésé au final ?
Non, moi j’ai choisi le parti complètement opportuniste de Vin’s. Si je ne peux lutter contre le système, c’est une évidence, c’est le système qui fera ma réussite, et grâce à mes parents, leur nom, leurs relations et surtout leur pognon.
Comment, vous ne m’aimez pas, je vous dérange peut-être ?
Rassurez-vous, j’ai le même droit ! Mais moi je ne vous déteste pas, au contraire, car vous allez participer à ma réussite ! Et si vous êtes intelligents, ce dont je ne doute pas, vous récolterez sans mal les fruits de ma réussite en récompense de votre hypocrisie haineuse pour ma personne.
En fait, c’est une relation gagnant-gagnant, la base même du monde capitaliste dans lequel nous vivons et que nous allons promouvoir car il est une certitude que personne ne contredira : le pognon achète tout, de la liberté au bonheur. Sans chercher à entrer dans d’autres considérations complètement accessoires, j’ai l’intime conviction qu’on vit mieux quand on est riche ! (première leçon de Vin’s)
Je rentre enfin dans mon rôle, habillé de manière complètement ostentatoire, collection Hugo Boss de la tête aux pieds, la trop grande Rolex de papa jurant sur mon fluet poignet, mais je m’en fous ! Vin’s vient de prendre corps et déambule à la redécouverte de sa propre ville, méprisant comme il se doit les SDF et autres cas sociaux, encensant les grands bourgeois, me servant même de mes amis pour me rapprocher de leurs parents, l’opération de séduction a commencé…
… Pour rapidement se terminer !
Il faut dire qu’en juillet et août, Bordeaux est complètement désertée par ses occupants qui abandonnent leur si belle ville aux touristes. C’est tout juste s’il reste les maris infidèles et leurs maîtresses sur les terrasses de cafés du Triangle d’Or… Je dois d’ailleurs avouer, et sans but particulier pour le moment, avoir commencé la rédaction d’un petit carnet où je note toutes les digressions de mes bourgeois de congénères. Au pire, je pourrais toujours en écrire un livre qui me fera définitivement connaitre des masses. Une petite bombe à retardement au cas où je n’atteigne pas mes objectifs à temps.
Finalement, lassé de constater que même en ayant recouvré ma condition de de Lavillecombière je continuais d’errer, presque invisible et sans réelle stratégie, je décidai de rejoindre mes géniteurs sur le Bassin pour au moins rattraper les quelques couleurs qu’il me manquait ! Si je devais rester blanc, je passerais indubitablement pour un pauvre et on ne manquerait pas de me demander si mes parents n’avaient pas fait banqueroute.
J’arrivai donc sans prévenir au Ferret et fus immédiatement refroidi par l’accueil « So Cold ». C’était comme si je revenais de faire les courses, à peine un « tiens te voilà !?» immédiatement suivi de : « on espère que tu as prévu quelque chose parce que ce soir nous recevons des amis », En gros, je dérangeais! Je me rendis dans ma chambre et eus la très désagréable surprise de découvrir qu’elle était déjà occupée et me résignai à prendre possession du garage sommairement aménagé en chambre d’amis.
De toute façon, ce n’étais pas bien grave puisque je connaissais déjà mon emploi du temps pour les semaines à venir : la bringue tous les soirs et dodo sur la plage la journée, comme mes congénères que je ne tarderai pas à retrouver en terrasse du « Sailfish » pour prendre une petite avance alcoolisée sur le reste de la nuit, puisque tout le gratin bordelais se retrouvait, depuis des générations, ici. D’ailleurs c’est amusant, notre milieu a même réussi à inventer une discrimination positive entre ceux qui, comme moi, sont au Ferret, et les autres, plus prolos, qui résident l’été sur Arcachon. Cette discrimination devant les poursuivre jusqu’à Bordeaux ! Si seulement ils savaient que la plupart d’entre nous n’aurait même plus les moyens d’habiter ici si nos grand-parents n’avaient pas acheté leur villa le demi-siècle précédent… Villa dont ils sont d’ailleurs encore souvent propriétaires et dont nous, la descendance, abusons sans retenue aucune. On ne risque rien à dire que cela nous appartient puisqu’on en héritera de toute façon un jour !
D’ailleurs, si ma mémoire est bonne, je crois que le seul investissement estival de mon père n’aura jamais été que l’achat d’une Méhari dans le seul but de se la péter bobo tropézien.
Je prends donc possession de mes quartiers d’été et pars faire quelques boutiques de fringues pour arborer quelques couleurs plus locales et à peine plus décontractées que celles des bordelais. Il est hors de question que je porte la collection de l’année dernière, question de standing !
Je troque donc mes « Weston » pour des espadrilles de Jean-Paul Gaultier, mes fringues Boss pour la dernière collection « Billabong » et autre « Oxbow » puis chevauche mon vieux Chappy rapatrié à la plage à la recherche de quelque connaissance, mon regard bien caché derrière mes lunettes « Police ». Comme je le pressentais, s’il faut longer la jetée, ce n’est pas la plage qu’il faut observer mais les terrasses de café à l’opposé. Je ne tardai pas à retrouver quelques « fils de » en train de s’arsouiller en critiquant les touristes en maillot et matant les minettes en monokini sur la plage. Je m’assis en leur compagnie et leur fis part de mon propre système de notation, très binaire : les TN et les VM, comprenez les Thons et les Vaginalement mettables. Quoique je sois bien obligé de reconnaitre qu’après le cinquième demi et les deux joints qui avaient circulé sous la table, la proportion des VM était devenu largement majoritaire, signe que la soirée n’allait pas être dénuée d’intérêt.
Passé 20 h 00, nous avons migré au Sailfish et notre troupe s’est, elle aussi, sensiblement étoffée des « filles de » qui revenaient de la plage, cramées. Je me régalais à l’idée de leur passer de la Biafine sur leurs petits seins fermes et leur ventre plat convaincu qu’il fallait consommer au plus vite, avant que les fêtes, l’alcool et la bouffe n’aient raison de leur physique… D’ailleurs j’ai souvent remarqué et sans jamais comprendre pourquoi, celles de mon clan grossissent toujours du cul, comme si elles avaient attendu le bus, assises sur un sac de terreau, alors que le buste restait toujours identique.
En somme, une sorte de désagréable disproportion entre le haut et le bas du corps… Mais à dix huit ans, j’étais bien loin de me soucier de cela car seules trois choses m’intéressaient chez elles: leur pédigrée, leur image et leur chatte ! Le reste n’était que détail, surtout que j’étais la plupart du temps tellement bourré que j’aurais finalement enfilé n’importe quoi, même la dune …
Enfin bref, des vacances normales… pour mon monde, où je pris en pleine face qu’ici mon vécu, mon nom et mon appartenance clanique étaient autant de freins à ma réalisation : l’avènement de Vin’s évidemment. Aussi décidai-je de m’en extraire dès la rentrée dans l’indicible espoir de construire Vin’s dans un lieu où je serai totalement anonyme, pour mieux l’imposer à mon retour.
Quelle autre ville que Paris pouvait bien être à la hauteur de mon personnage, de mon égo !? Moins aurait été, me semble-t-il, indécent !
Mes parents furent bien entendu mis à contribution sous le presque fallacieux prétexte de vouloir entreprendre de hautes études commerciales. A ma grande surprise, mon père refusa de me louer un appartement, préférant en acheter un pour défiscaliser ses revenus… tandis qu’il créditait mon compte d’un virement permanent destiné à mes besoins. Soyons honnêtes, deux fois et demi le SMIC pour étudier me semblait un peu juste, mais acceptai de bonne grâce et surtout de peur de voir la somme minorée à mon insu. D’un coup, j’aimais mes parents de m’offrir une telle chance avant de me raviser en constatant qu’en fait, ça les arrangeait bien que je me casse loin et surtout longtemps… Signe d’une tranquillité de couple retrouvée, comme si je les en avais empêché.